L'exception (février 2026)
Avant la sortie prochaine de ma première nouvelle, « 2035, l’Affranchie », j’ai eu envie d’écrire et de partager le texte qui suit. Comme une improvisation Jazz, mais sans la musique des notes, juste celle des mots. Après tout, il n’y a que deux lettres d’écart.
Il ne révèle rien de l’Affranchie, ou presque.
Mais j’aime à penser qu’il en est déjà l’annonce discrète et l’écho : un ton, un regard, et ma façon d’aller chercher ce qui, en nous, tient encore lorsque le reste vacille.
C’est une fiction.
Disons simplement que la vie y a participé.
Je sais, cela peut paraître un peu prétentieux.
Mais la prétention est parfois un privilège : celui d’espérer que ses mots parlent à d’autres.
Le livre arrive bientôt.
Ce texte en est simplement la première trace :
L'exception :
Je me suis longtemps cru immortel.
Non pas par orgueil qui demande un effort. Mais par cette légèreté confiante que l’on prend pour de la jeunesse et qui n’est, au fond, qu’une forme d’innocence face au temps.
Cette étrange impression que je faisais exception à ce qu’on me disait pourtant.
Les drames arrivaient aux autres. Les journaux parlaient d’eux. Les médecins les examinaient. Les prêtres les consolaient. Les croque-mort les replantaient. Comme des choux ou des tulipes, selon les cas.
Moi, je traversais les années avec la désinvolture d’un passager clandestin, persuadé que le navire ne pouvait pas couler tant que je restais sur le pont.
Et puis, enfant, j’avais eu Tintin, Lucky Luke et Astérix pour me guider.
On ne choisit pas ses maîtres : on choisit ses immortels.
Le temps me semblait docile. Presque poli.
Je regardais les rides apparaître sur les visages autour de moi comme on observe une rumeur. Cela ne me concernait pas. Chaque anniversaire n’était qu’un chiffre ajouté avec précaution, un détail administratif sans portée réelle.
Je confondais énergie et éternité.
Puis un jour, sans annonce, sans mise en scène, quelque chose a changé.
Rien de spectaculaire.
Pas de verdict.
Pas de catastrophe.
Seulement un léger déplacement du monde. Un sursaut du diamant sur le microsillon.
Un poids différent dans les gestes.
Une fatigue qui ne s’expliquait pas.
Le regard d’un ami devenu soudain plus fragile ou parfois invisible.
Une fissure, presque élégante, dans la vitre.
L’immortalité ne s’effondre jamais.
Elle se retire.
Avec discrétion.
Avec tact.
Elle commence par des mots.
Zut.
Mince.
Ouille.
Aïe.
Oups.
Flûte.
On sourit encore. On négocie avec le corps comme avec un vieil ami qui exagère.
Puis viennent les autres.
Tiens.
Ah bon.
Oh là là.
Houlà.
Ça alors.
Le ton change. L’humour devient observation.
Pas de chance.
Quelle tuile.
Dommage.
Pas terrible.
Pas idéal.
Et bientôt, ce ne sont plus des mots, mais des rapports de situation.
Ça commence.
Ça tire.
Ça coince.
Ça craque.
Ça grince.
Ça fatigue.
Le corps n’est plus silencieux. Il commente. Il signale. Il se souvient pour vous.
Puis il tranche.
Ça ne passe plus.
Ça ne pardonne plus.
Ça rappelle à l’ordre.
Alors le langage se fait plus simple. Plus honnête.
Il va falloir faire attention.
Il va falloir lever le pied.
Il va falloir s’écouter.
Et un jour, sans tristesse, sans révolte, seulement avec une certaine élégance intérieure, une phrase apparaît :
Bon.
On va faire autrement.
On va s’arranger avec le temps.
On va composer.
On va ménager l’essentiel.
On va choisir ce qui mérite encore d’être vécu avec toute son intensité.
Depuis, je ne vis plus dans l’illusion.
Je vis dans la conscience. Ou du moins, j’essaie.
Sans peur : la peur donne trop d’importance à la fin. Mais avec une attention nouvelle, presque tendre, à ce qui passe et ne reviendra pas.
Je ne fais exception à rien.
Et c’est peut-être cela, le vrai privilège : savoir que chaque minute est unique, non pas parce qu’elle est extraordinaire, mais parce qu’elle ne se répétera pas pour vous faire plaisir.
Je me suis longtemps cru immortel.
Aujourd’hui, j’essaie simplement d’être vivant.